A l’occasion de l’édition 2019 des Bibliothèques idéales, nous aurons la joie de recevoir Véronique Aubouy, cinéaste et auteure, pour une projection/performance le mardi 10 septembre à 18h en salle de conférence de la Médiathèque André Malraux. Véronique fait lire À la Recherche du temps perdu depuis 1993. Devant sa caméra ou via l’intermédiaire d’un site internet (Le baiser de la matrice) sont passées des personnes de tous horizons, au gré de ses rencontres et de ses voyages. Ces lecteurs et lectrices lisent la Recherche chez eux, dehors, dans des endroits insolites mais toujours avec une émotion certaine.

Sa venue à Strasbourg est pour nous l’occasion de la questionner sur cette expérience… et de revenir aussi sur le très beau livre qu’elle a consacré À la lecture (Grasset, 2014), avec le regretté Mathieu Riboulet, trop tôt disparu.

Franck Queyraud : vous écrivez sur votre site PROUST LU que la lecture d’À la Recherche du temps perdu est un engagement pour la vie. Tout a démarré le 20 octobre 1993. C’est très précis. Quel a été l’élément déclencheur ?

Véronique Aubouy : j’ai découvert la Recherche lors d’un voyage d’un an en solitaire en Amérique du Sud. J’avais 26 ans. Je lisais beaucoup pendant ce voyage, des auteurs des pays que je traversais. Quand je ne savais pas où aller, je choisissais de me rendre dans le village où se situait l’histoire que j’étais en train de lire. Ainsi, je voyais les couleurs, je sentais les odeurs, j’entendais les accents des personnages du livre. J’ai vécu une véritable incarnation physique des romans. Un jour (au sixième mois de mon voyage) j’ai ressenti le besoin de mon pays, de mes parents. J’ai sorti le premier tome de la Recherche que j’avais mis au fond de mon sac à dos au cas où, un lien ténu mais symbolique avec mon pays. J’ai été happée par le livre, et ne l’ai depuis plus jamais quitté, lu et relu.

Quelques années plus tard, j’ai pensé qu’il fallait « me débarrasser de cette obsession », et que la meilleure manière était de faire ce que je savais faire : un film de cinéma. L’idée de la lecture incarnée était une évidence, le lecteur du livre étant le lecteur de lui-même, de son époque, de son espace. Mais il fallait tourner tout de suite le premier coup de manivelle, car vu l’ampleur un tel tournage me prendrait au moins 20 ans (si j’avais su que ce serait encore bien plus long…) ! Le temps de trouver une caméra et le premier liseur (soit une semaine) et on était le 20 octobre.

En 1993, le web était encore balbutiant… Pouvez-vous nous résumer les étapes de ce parcours ?

Le film Proust lu n’a rien à voir avec le web, c’est un film normal, qui se regarde dans une projection avec du public. Seule sa longueur est « particulière » (136 heures, soit aujourd’hui si on commence la projection lundi à 18 heures, elle se termine le dimanche matin suivant).

N°1264 Hivarereata Marere – 27 juillet 2018

En revanche en 2008 j’ai initié avec le théâtre Paris-Villette et la scène sur le web x-réseau un film « Le Baiser de la Matrice« , qui est la lecture intégrale de Proust réalisée non par moi, mais par un logiciel qui fait tout mon travail. Les internautes du monde entier pouvaient se filmer sur leur web-cam lisant une page qui était instantanément visite et intégrée à un montage fait par le logiciel. L’utopie de ce deuxième film était : ce que je faisais en une vie avec Proust Lu, une machine pouvait théoriquement le réaliser en dix minutes grâce aux nouvelles technologies. Nous avons eu des liseurs jusqu’en Alaska, en passant par Moscou, Taïwan… des personnes se sont emparées du film, ont posté des lecteurs régulièrement, certains ont même repris des images d’autres lectures pour jouer avec, c’était une machine très autonome. Seul bémol pour moi, l’Afrique francophone, qui était mon rêve de toujours, je voulais entendre Proust lu par des Africains, cela n’a pas marché, pour des raisons de réseau internet. Juste une lecture, c’est peu. Et puis bien entendu tous les pays qui ont censuré le site (La Chine et tous les pays du moyen Orient, l’Afghanistan…), ce film était donc aussi une sorte d’état des lieux des inégalités et des restrictions mondiales

Que sont devenues toutes les lectures issues du site Le Baiser de la matrice ? Peut-on encore les consulter quelque part, par exemple, via l’interrogation du dépôt légal du web qui peut se faire dans plusieurs bibliothèques en France (à Strasbourg, à la BNU).

Il existe quelque part un disque dur avec les lectures, mais sans le logiciel c’est tout à fait informel et désordonné. C’est à dire que contrairement à un autre film, celui-ci n’existe pas à l’état de film, mais seulement à l’état de milliers de petits rushes, très probablement dans l’ordre d’enregistrement, c’est à dire pas dans l’ordre du livre (puisque l’ordre était aléatoire). Et pour cette raison, je n’en ai pas mis dans Proust Lu. Il faudrait que quelqu’un mette son nez là-dedans et remette tout cela en forme, les lectures dans l’ordre (il s’agit quand-même de plus de cent heures de film !)… Mais non, je n’avais pas envisagé de simplement donner le disque à une archive en l’état…

Deshawn Dominique Jenkins
N°1296 Deshawn Dominique Jenkins – 28 octobre 2018

En lisant votre très beau livre dédié À la lecture, écrit avec Mathieu Riboulet, je me suis dit que votre « obsession » autour de cette lecture était non seulement un réécriture-lecture permanente d’un texte que l’on ne veut pas quitter – comme lorsque l’on ne veut pas terminer la lecture d’un ouvrage qui nous plait – mais d’autre part, la création d’une collection de différents types de lecteurs et lectrices, de toute origine et de toute culture. Ce que je trouve passionnant. Je pensais à Blaise Cendrars qui se définissait souvent comme un collectionneur de types humains en tant qu’écrivain. Pouvez-vous nous citer une ou deux belles rencontres marquantes ? (Et il y en a de belles dans votre livre sur la lecture)

Il y a un liseur qui me fait frémir à chaque fois que je le revois, c’est Oscar Chamboncel, n°438, le fils de Véronique Aubouy (pas moi, une autre !). J’ai rencontré cette Véronique Aubouy et désiré la filmer avec sa fille Mona. Nous avons tourné à Saint-Denis, très de chez elle, le long du canal. deux belles lectures. Un petit garçon de 5 ans les accompagnait, Oscar. A l’issue des tournages il a dit : Moi aussi je veux lire. Il savait lire, c’est sa grande sœur qui lui avait appris. Il a lu, une très longue phrase de dix lignes au tout début du Côté de Guermantes, dans les bras de sa maman Véronique Aubouy, et c’est incroyable ! Son visage est encore celui d’un poupon ! J’adore.

Sinon, telle les frères Lumière, j’envoie des opérateurs filmer dans le monde entier ! En réalité le protocole de tournage étant assez simple (plan séquence fixe, dix secondes de regarder caméra au début et à la fin, bien lire le texte), j’aime beaucoup déléguer ce travail de réalisation à des proches qui partent en voyage. Mon père qui vit en Camargue m’a fait plusieurs lectures, l’année dernière plusieurs amis sont partis en Grèce avec des étudiants, et ils ont enregistré des lectures étonnantes par groupes de deux. La lecture d’Anna Leite (1226) et Zoë Chalaux (1227), dans la Prisonnière, est pour moi un bijou, car elle sont sur un toit face au Panthéon et Zoë Chalaux improvise un chant dans la partie dialoguée d’Albertine.

 

Enfin, l’écriture de ce livre avec Mathieu Riboulet a été un moment de bonheur et d’amitié très fort. En matière de passion pour Proust, Mathieu n’était pas en reste. La Recherche a beaucoup compté pour lui dans son travail d’écriture comme dans sa vie personnelle. Il a eu la générosité d’accepter ma proposition d’écrire à quatre mains, et cela n’a pas dû être simple pour lui, habitué à travailler seul. Nous avons procédé de la manière suivante : après avoir établi une sorte de liste des thèmes proustiens que nous souhaitions aborder, chacun s’est mis à écrire des textes (format petite nouvelle). Lorsqu’un texte était prêt, il l’envoyait à l’autre, qui tirait un fil d’un des aspects du texte et le déployait à son tour dans un nouveau texte. De texte en texte, c’est devenu comme une danse à deux, et les lecteurs disent qu’autant au début il est facile de discerner qui a écrit quoi, à la fin du livre ce n’est plus le cas…

Quel est votre personnage préféré de La Recherche, aujourd’hui ? Aujourd’hui… car je suppose que cela a évolué au fil des années et de vos relectures ? 

Je ne me suis jamais posée la question en toutes ces années !

Peut-être en ce moment est-ce Madame Swann… C’est un personnage qui fait des apparitions dans le roman, et c’est un peu comme si elle était jouée par des actrices (et acteurs) différents à chaque fois. C’est un personnage plastique, moulée des fantasmes des autres personnages, et l’on n’est jamais certain qu’il s’agit bien de la même personne ou non. Le Narrateur est sous le charme de cette femme dont la beauté, même refaite, défie les lois du temps.

Mais le Baron de Charlus a longtemps tenu le haut du pavé dans mes préférences.

Nous aurons l’occasion d’assister à une projection performance de votre part Proust lu / Proust dit lors des Bibliothèques idéales. Sur votre site, vous mentionnez une durée de réalisation pour Proust LU : 1993/ 2033 environ… Je reste impressionné par votre détermination depuis toutes ces années… et on peut se demander s’il y a une fin possible.

Puisqu’en tant que bibliothécaire, j’ai toujours, de mon côté, l’obsession de la mémoire et de l’accès : est-ce qu’un jour, nous pourrons consulter toutes ces lectures, parfois d’inconnu.e.s mais parfois aussi de personnalités, à partir d’un site en ligne ?

Le film Proust Lu fait partie des collections patrimoniales de la BNF depuis 2012. On peut donc le voir en consultation sur site. Je vous avoue que cela a été un grand soulagement de n’être plus seule face à cet immense travail, de savoir que Proust Lu était enfin dans les mains d’une institution qui en prendra soin dans la nuit des temps !

N°1247 David Enon – 22 juin 2018

L’œuvre de Véronique Aubouy ne s’arrête pas à Proust, elle réalise également des documentaires sur d’autre sujets (je vous recommande notamment le film sur Edouard Levé, disponible sur sa chaine You Tube).

Les pistes :

Le site de Véronique Aubouy

Voir d’autres lectures ? La chaine des lectures de Proust LU

La chaine You Tube

La belle lecture d’ À la lecture par Pierre Ménard : Dans la chambre d’échos de nos souvenirs de lecture.

Ne ratez donc pas ce moment de partage ce mardi 10 septembre

Et vous, quel est votre personnage préféré ?

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Merci Véronique pour votre disponibilité

Franck Queyraud / Médiation numérique

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DR : Toutes les photos et vidéos de Véronique Aubouy