Il y a quelques mois, je suis allé à la rencontre de mes collègues des médiathèques pour connaître leurs pratiques de jeu. L’article a été énormément lu et partagé ce qui nous a incité à renouveler l’expérience sous un angle différent mais complémentaire.

Pour rappel, voici ce que nous pouvions en déduire :

  • les bibliothécaires sont des Ami·e·s Nintendo ;
  • les bibliothécaires en pincent pour la PS4, et plus généralement pour les PlayStation ;
  • les bibliothécaires utilisent leurs puissants ordinateurs pour des jeux en ligne ou des casses-têtes ;
  • un-e bibliothécaire aime jouer sur smartphone mais pas trop souvent (en théorie) ;
  • un·e vrai·e bibliothécaire ne joue pas vraiment sur tablette, il·elle « essaie » !

Vous allez voir que cela se confirme. Mais cette fois, nous avons décidé de remonter aux sources de ce goût du jeu vidéo, et aux points de vue et motivations qui animent mes collègues. Sans oublier quelques anecdotes.
Vous voulez savoir qui se cache derrière les badges de vos médiateurs/trices numériques, qu’est-ce qui les poussent à défendre et promouvoir le jeu vidéo sans répit ? Voici quelques éléments de réponse…

N.B. : pour cet article, c’est le format de l’interview croisée qui s’est imposée, auquel j’ai apporté quelques corrections et beaucoup de mise en forme. (J’ai truqué la réalité, bienvenue à Westworld.)

Merci à Anna Chronisme, à Cécile et Muriel (de la médiathèque de Neudorf), à Frédérique (de la médiathèque Ouest), à Muriel (de la médiathèque Sud) et à Tanguy (de la la médiathèque de Hautepierre).

Bonne lecture !

Premiers contacts

Frédérique : Je vais faire figure d’ancêtre, mais tant pis : au moins, on verra que je jouais aux jeux vidéo depuis toute petite…

Muriel [médiathèque Sud] : Ce qui me paraît le plus fou, c’est la quantité de souvenirs liés aux jeux vidéo, en effet je ne me suis jamais considérée comme une grande gameuse (si si, c’est dans Le petit Robert).

Anna Chronisme : Je n’ai jamais eu trop le droit d’accéder aux écrans étant petite (Serge Tisseron, sors du corps de mes parents !) donc chaque contact avec la SEGA que nous avions le droit d’utiliser une ou deux fois par semaine était précieux.

Frédérique : Dans mes lointains souvenirs de jeux vidéo, ce sont mes deux premières consoles : la première, une Atari, et ensuite une Mattel et notamment deux jeux, Adventure sur Atari et Advanced Dungeons and Dragons: Treasure of Tarmin sur Mattel. Deux jeux auxquels j’adorais jouer tout en écoutant en boucle Sweet Dreams d’Eurythmics et Original Sin d’INXS.

Cécile : Je me souviens des jeux électroniques Game and Watch : Donkey Kong, Lifeboat, Mario Bros. pour charger des caisses de bouteilles dans un camion, Parachutes… Après c’est le néant.

Muriel [médiathèque Sud] : L’un de mes souvenirs est lié à mon enfance, il s’agit de l’achat de ma première console. J’avais entre 8 et 10 ans et je rêvais d’une NES [Nintendo Entertainement System, ndlr]. J’avais eu l’occasion de l’essayer chez les copains, et même si à l’époque c’était considéré comme un truc de garçon, c’était simple j’en voulais une. Mais à l’époque l’achat d’une console était un gros investissement et mes parents ne pouvaient pas me l’offrir.
De cagnotte de Noël en cagnotte d’anniversaire, j’avais réussi à collecter la somme de 500 francs ; les conserver pieusement fut un véritable exploit pour une petite fille qui n’avait presque jamais d’argent de poche. Ensuite, avec mes parents et mes grandes sœurs nous avons épluché attentivement les petites annonces dans des journaux.
Un jour, nous avons trouvé le Graal tant recherché : une console et 5 jeux d’occasion en bon état : Castlevania, Soccer, Galaxy 5000, McDonaldland et bien sûr Super Mario Bros.… Sur cette console et ces cinq jeux, j’ai passé des heures à recommencer Super Mario Bros.. Et oui, malgré l’absence de sauvegarde automatique, je l’ai fini plusieurs fois avec et sans raccourci.

Anna Chronisme : Je me souviens des heures passées les jours de pluie sur les jeux Sonic the Hedgehog ou Aladdin, à essayer de batailler pour atteindre le niveau suivant. Petit à petit, à force de persévérance et de parfois plusieurs jours à nous entêter, hourra ! Le Graal était atteint !

Muriel [médiathèque Sud] : Les parties acharnées de Galaxy 5000 avec mes grandes sœurs sont aussi un excellent souvenir.

Tanguy : J’ai été introduit très tôt à la culture vidéoludique avec l’arrivée au sein du foyer familial d’une Atari 2600, accompagné de ses titres incontournables. Arriva ensuite rapidement la NES, puis sa petite sœur… Mais ce fut avec la sortie de la PlayStation que j’entrais à pieds joints dans l’univers du jeu vidéo.

Anna Chronisme : La technologie évoluant, la PlayStation a elle aussi fait son entrée dans le foyer. Entre Spyro the Dragon ou Driver 2: Back on the Streets, le champ des possibles s’est étendu et nos éclats de rire aussi ! Enfin, si nous préférions jouer toutes seules, nous avions la toute première Game Boy en noir et blanc pour nous isoler. Super Mario Land, Speedy Gonzales, Tetris et tant d’autres ont été responsables de nombre d’énervements.

Frédérique : Autre souvenir marquant, mais moins ancien, avec la Game Boy, c’est Tetris qui prenait tellement la tête qu’après, quand on fermait les yeux, les blocs continuaient de tomber…

Cécile : Mes parents étaient formellement contre les jeux vidéo, moi qui rêvait de Game Boy. Arf…
Et puis courant des années 1990, mon frère avait besoin d’un ordinateur pour ses études… Et là je me souviens de Tetris, Day of the Tentacle et Heretic : et oui, les arbalètes, poisons et démons parlaient plus à mon imaginaire d’adolescente que les mitraillettes de Doom ! Puis de nouveau le désert vidéoludique pour moi jusqu’à l’arrivée des consoles dans la médiathèque.

Muriel [médiathèque de Neudorf] : Souvenez-vous l’été dernier : Okami, un petit bijou d’humour et de couleurs, idéal pour l’été ! Si Okami n’est pas une nouveauté (sorti en 2008 sur Wii et en 2012 sur PS3), il n’en reste pas moins une référence en matière d’originalité : graphismes stylés, gameplay atypique mêlant aventure, combat et peinture (si, si, c’est possible !), humour décalé, atmosphère dépaysante… Emprunté au départ « juste pour le tester une heure ou deux », ce n’est que cinquante heures de jeu plus tard et la totalité des objectifs accomplis que le jeu a été rendu (à regret).
Mais il aura aussi été à l’origine de mon plongeon irrémédiable dans l’univers du « YouTube gaming » et de ses passionnants let’s play.

Aujourd’hui

Anna Chronisme : Aujourd’hui, je ne suis plus une gameuse avérée et avertie mais je suis encore ravie de pouvoir me plonger dans ces madeleines de Proust numériques quand j’en ai l’occasion.

Cécile : N’ayant pas de jeux vidéo à la maison, les souvenirs ne sont pas nombreux mais néanmoins plaisants. Les petits plaisirs sournois quand par exemple on arrive à dépasser les autres à Mario Kart en leur lançant des carapaces ou des peaux de banane (gniark gniark !), ou quand une bombe bien placée piège l’autre joueur à Bomber Man

Tanguy : Depuis, je suis un joueur confirmé, avec une préférence prononcée pour les RPG [roleplaying game – jeux de rôle, ndlr] et les jeux d’aventure, mais également un faible pour les jeux de combat.

Muriel [médiathèque de Neudorf] : Depuis, YouTube est devenu pour moi, qui ne suis pas vraiment une gameuse, un moyen unique de découvrir les nouveautés et de « jouer par procuration ». Okami, ou le jeu qui m’aura rendue accro à YouTube !

Points de vue

Tanguy : Tout au long de ma vie de joueur, j’ai suivi l’évolution du médium en question, sa démocratisation dans les foyers, la place des femmes dans le milieu, mais la question qui m’a toujours le plus touché était celle de l’utilisation du jeux vidéo comme tremplin alternatif pour l’éveil de la jeunesse. En effet, je suis de ceux qui voient au travers du jeux vidéo un moyen d’amener un jeune public à entretenir sa créativité, son imagination et sa réflexion. Selon moi, le monde du jeu vidéo est capable d’offrir à son public autant que le font les romans et les films, si tant est qu’on s’intéresse suffisamment au sujet pour en extraire toutes ses qualités.
Ce fut d’ailleurs là le leitmotiv de ma politique lorsque me fut confiée la charge des animations autour des jeux vidéo à la médiathèque de Hautepierre. Et à l’heure actuelle, je suis incroyablement heureux du résultat. En effet, nous comptons un public qui, bien qu’assez jeune (8-16 ans en moyenne), fait preuve d’un fair-play et d’un esprit d’équipe des plus exemplaires.

Cécile : Le plaisir de se dépasser tous ensemble et de surmonter un obstacle lors de jeux coopératifs, expérimenté lors de la préparation de l’animation LEGO Le Seigneur des Anneaux !
Avec ma collègue, nous avons passé de longues heures chez elle à jouer pour vivre l’aventure jusqu’au bout et bien connaître le jeu avant l’animation. Le passage qui nous a donné des sueurs et du fil à retordre : grimper sur les oliphants lors de la bataille du champs de Pelennor. Un nombre d’échecs incalculables avant de réussir. Enfin le cri de joie qui va avec et la pause glace bien méritée !

Tanguy : Certains des enfants qui viennent chaque semaine à nos sessions de jeu ne se connaissaient pas à l’origine (car habitant différentes mailles du quartier et n’ayant pas l’occasion de se rencontrer, tout simplement) et ils se retrouvent maintenant de manière régulière à jouer ensemble à Minecraft où ils s’organisent parfaitement pour donner vie à de fabuleuses et ambitieuses constructions. Ces mêmes enfants sont par ailleurs devenus amis, se retrouvant souvent à l’extérieur pour jouer ensemble entre deux séances manettes en main.

Anecdotes

Cécile : Le plaisir d’amener les gens à « passer le pas » ! Au tournoi Street Fighter x Tekken, deux adolescentes passent la porte de la salle d’animation :
Bonjour, vous voulez jouer ?
— Non non, c’est un jeu pour garçons
— …
— Mais non. C’est un jeu pour tout le monde

Et rien de mieux pour le prouver que de s’y coller ! Je fais donc une partie avec un enfant présent. Au bout de quelques temps, les deux adolescentes se lancent (première victoire) et en plus elles gagnent contre les garçons (hé hé, satisfaction personnelle. Et oui, les filles ne sont pas juste bonnes pour Just Dance… et inversement ! Ca fait plaisir de voir des garçons participer au célèbre jeu de danse !).

Tanguy : Lors des tournois que nous organisons on retrouve un état d’esprit très soudé et bon-enfant, où les challengers ne manquent jamais une occasion de congratuler leurs adversaires et ne rechignent pas à faire équipe avec d’autres jeunes qu’ils ne connaissent pas. Bon nombre d’entre eux possèdent d’ailleurs une console chez eux, mais ont souvent exprimé leur préférence à venir jouer à la médiathèque — en partie à cause du fond varié de jeux à leur disposition, mais surtout pour l’ambiance et l’esprit qu’ils y trouvaient.

Cécile : Comme quoi, les jeux ça peut être rassembleur et révélateur.
La petite déception : je n’ai pas encore vu de filles participer aux tournois FIFA (mais j’avoue, moi aussi j’ai pas envie d’y jouer… Arf, le foot…).

Muriel [médiathèque Sud] : Parmi notre public d’habitués, nous avons un frère et une sœur qui sont parfois comme chien et chat. J’essaye toujours de faire comprendre à notre jeune public qu’on peut s’amuser sans se moquer les uns des autres et que même si on n’aime pas un jeu, celà ne veut pas dire qu’il ne présente pas d’intérêt.
Bref, lui était toujours sur son jeu de voiture et elle sur son jeu Nintendo. De piques en vacheries, l’ambiance n’était pas toujours au beau fixe. J’essaye donc de faire mon rôle de médiatrice en leur expliquant que la coopération et la curiosité en matière de jeux vidéo pouvaient leur apporter beaucoup plus.
Une semaine passe, les petites vacances arrivent et un jour en entrant dans l’espace jeux vidéo je les découvre tous les deux devant le jeu de voiture ! Spontanément les enfants m’expliquent qu’aujourd’hui ils essayent de jouer ensemble sur le jeu du frère et que le lendemain ils essayeront celui de la sœur…
Juste un bel exemple qui démontre bien que les jeux vidéo sont ce que l’on en fait.

Cécile : Le plaisir de constater l’enthousiasme de tes collègues quand tu leur propose un escape game inter-médiathèque sur iPad ! Le plaisir de travailler avec eux et le bon moment passé lors de l’animation. Une bonne stimulation entre les deux équipes, de nouveaux joueurs venus exprès pour cette animation, les retours ravis des participants et qu’une envie : c’est quand la prochaine fois ?!
Et évidemment, le plaisir personnel d’avoir joué à The Room Two pour préparer l’animation. Quels graphismes !

Tanguy : Je ne compte plus les fois où certains de nos joueurs cèdent leur place à d’autres, estimant d’eux-mêmes qu’ils ont joué plus souvent et peuvent donc se passer d’une session de jeu pour que d’autres moins réguliers en profitent également.

Conclusion

Cécile : Le plaisir de décorer et de se déguiser lorsque l’animation le permet : Star Wars, Harry Potter, l’escape game… L’immersion et l’émerveillement des joueurs est renforcé, ça fait plaisir.
Et parce qu’il y en a forcément toujours au moins une… la déception, la loose : la pétanque. Tout était prêt pour « la pétanque de l’été » : les affiches, les animatrices, les sirops d’anis et de mirabelle, les sticks et les chapeaux de paille. On vérifie le jeu une dernière fois avant de lancer la com’ de l’animation et… Paf ! Le jeu qui bugue ! Argh ! Bon ben, il n’y aura pas de pétanque cet été à la médiathèque. Dommage.

Tanguy : Si ma vie de gamer dénombre énormément d’excellents souvenirs, de superbes découvertes et de bons moments, je me dois d’admettre que je n’avais rien vécu d’aussi fort que ces tranches de vie que m’apportent chaque mercredi et samedi les jeunes de Hautepierre. Pour le passionné de jeux vidéo que je suis, tout cela est véritablement inestimable, et il n’est rien de tel pour me motiver plus encore dans cette démarche.

Cécile : Finalement, beaucoup plus de bons souvenirs que de déceptions ! Vive le jeu !

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